Sophie Astrabie, le Pacte d’Avril

Retour sur le premier stop du Hoxton Curiosity Tour. Retrouvez ici le texte poignant écrit par Sophie Astrabie pour le French Curiosity Club.

 

« Je me suis souvent demandée pourquoi j’écrivais. C’est une question que je me pose souvent mais surtout, que l’on me pose très souvent. Et pour y répondre, j’ai beaucoup réfléchi… j’ai réfléchi, j’ai réfléchi… Tellement que je ne me souvenais plus de la question. Et en fait, elle était là la réponse.

J’écris parce que la parole va trop vite pour éclaircir la pensée. J’ai besoin de temps pour ranger le bazar dans ma tête et il n’y a que l’écriture qui puisse m’aider à faire ça. J’ai une pensée en tiroir et quand j’écris, je peux remettre chaque chose dans son tiroir d’origine. Alors que quand je parle, je continue d’en ouvrir. Et je vais vous dire le problème, quand je parle, personne ne comprend.

Vous allez voir, on va passer un bon moment !!

Je vais commencer par vous parler de moi, parce que c’est un sujet que je maîtrise pas mal. Ça me permettra de me mettre à l’aise. Je crois.

Je suis née à Albi, une petite ville de 60 000 habitants située à côté de Toulouse.

Mon père a commencé à travailler à l’âge de 19 ans, dans une banque. Sur les fiches à l’école, celles que l’on devait donner à la maîtresse, il nous disait de noter “employé de banque”. Alors c’est ce que nous faisions, mon frère et moi. Et si je devais remplir cette fiche encore aujourd’hui, je remplirais la même chose. Parce que ça fait 40 ans que mon père est employé de banque dans la même banque.

Ma mère a commencé à travailler à 18 ans et demi, et elle, sur les fiches scolaires, elle me disait de noter “responsable administratif” et clairement, à huit ans, c’était un calvaire. Je ne savais jamais si je devais accorder ces deux mots ensemble. Responsable administratif ou responsable administrative ? Alors je faisais des “f” qui ressemblaient à des “ve”.

Tout ça pour dire que rien ne me prédestinait particulièrement à l’écriture. De par mon contexte familial mais surtout, de par mes difficultés en orthographe.

Si je vous raconte ça aujourd’hui en introduction, c’est que je fais partie de ces gens qui se disent que les compétences, les qualités ou même le talent, sont héréditaires. On entend souvent des médecins dire que leurs parents étaient aussi médecins, n’est ce pas ? D’ailleurs, c’est peut-être votre cas. On entend aussi les candidats de The Voice dire qu’ils ont toujours baigné dans une ambiance musicale, avec un père saxophoniste et une mère pianiste.  Et puis on entend aussi cette expression : les chiens ne font pas des chats. Mais c’est faux. Les chiens font parfois des chats.

Personne n’écrit chez moi. Et j’ai mis du temps à accepter que ce n’était pas nécessaire que quelqu’un fasse quelque chose dans mon entourage pour je puisse me lancer.  Je pouvais être la première. Je pouvais débuter une tendance, une lignée. Être à l’origine du talent des autres.

Toutefois, à la fin de mon livre, mes remerciements sont destinés à mes parents.

Je remercie mes parents. Sans être vraiment pour, ils n’étaient en tout cas pas contre : ils m’ont donné le choix de ne pas le leur laisser. Merci pour votre confiance, toujours donnée les yeux fermés mais néanmoins plissés par l’inquiétude de ceux qui aiment

Parce que s’il y a quelque chose qui me semble important, c’est la confiance, celle que l’on vous accorde. Il faut trouver votre point de confiance, même si vous devez le provoquer. Mes parents m’ont fait confiance, même s’ils n’étaient pas d’accord, même s’il m’a fallu les convaincre. Mais je vais vous raconter tout ça.

 MON PARCOURS SCOLAIRE. 

Un jour, j’ai eu 18 ans, j’étais en terminale et il a fallu que je m’oriente. Comme tout le monde en fait. Sauf que je n’avais pas la moindre idée de ce que je voulais faire. J’avais déjà fait un bac éco pour ne pas me fermer de portes alors quand une amie m’a parlé d’un DUT en commerce avec ce même argument, j’ai dit ok. J’ai fait du commerce.

Et puis on m’a dit, tu devrais passer les concours d’école de commerce, tu verras ça ouvre plein de portes. Alors je l’ai fait aussi.

J’ai fait l’ESC Rouen et j’ai fait mes stages en grande consommation parce que ça aussi, ça me semblait être une grande porte pour tout le reste.

Pendant 5 ans, j’ai donc fait comme tout le monde, suivi les mêmes idées reçues. J’ai fait ce que l’on m’a dit de faire, et ce que j’avais entendu dire.

Et puis un jour, sans crier gare, j’ai été diplômée. Et là, toutes ces portes que j’ai passé tant de temps à ouvrir, d’un coup, elles se sont fermées. Parce qu’en réalité, j’étais déjà dans une case.

 

 MON PREMIER BOULOT. 

Il m’a donc fallu trouver un travail.

J’ai postulé à une offre d’emploi pour un grand journal national. Travailler pour ce prestigieux journal, en plein coeur de Paris, c’était quelque chose qui me faisait rêver. Le boulot que je faisais… lui beaucoup moins. Mais bon, nous étions en 2013, c’était la crise et personne ne trouvait de travail. Je me souviens encore des “4-5 ans d’expériences exigés” sur toutes les offres d’emploi ; il n’y avait pas pire statut au monde que celui de “jeune diplômé”. Seulement, le temps pressait : cela faisait sept ans que j’étais partie de chez mes parents, je trouvais difficile de revenir chez eux.

J’étais diplômée depuis à peine un mois, j’aurais pu attendre le bon boulot, mais j’étais pressée, j’avais peur de ne pas trouver quelque chose par la suite, alors j’ai foncé.

Mais très vite, j’ai déprimé. J’avais fait 5 ans d’études pour ça ? J’exécutais ce que l’on me disait de faire. Je faisais de la mise en page, de la mise en ligne de produits sur le site, je faisais du community management low coast… et surtout, je vendais des produits venus tout droit de Chine, en appliquant une marge de trois à quatre fois supérieure au prix de revient, juste parce que c’était possible et parce que nous avions la confiance des gens. Ce qui était plus ou moins la définition du commerce en fait.

 

 PROCESS DE REMISE EN QUESTION. 

Petit à petit, pendant que j’effectuais mes tâches répétitives, je me suis mise à réfléchir à cette désillusion. J’essayais de faire la part des choses, un premier boulot c’est forcément décevant. C’est comme quand on est en grande section maternelle, on est les plus grands, les plus forts, on martyrise les plus petits et d’un coup, on passe en CP. Et tout à coup, c’est nous qui en prenons plein les dents. Je me disais qu’il fallait juste que je prenne mon mal en patience, qu’il fallait en passer par là. C’était les règles du jeu en quelque sorte. Alors j’ai continué.

Mais cette idée, ne me lâchait pas. Je perdais mon temps. Mon précieux temps. Je faisais quelque chose qui ne m’apportait rien. Je ne me sentais pas stimulée, je n’avais pas le sentiment d’apprendre quoi que ce soit, et c’est là que je me suis dit que ce n’était pas possible. J’allais gagner des années d’expérience sur le papier alors qu’en réalité, si j’étais honnête, je perdais des années de vie.

Alors je me suis mise à réfléchir. Qu’est ce qui m’épanouirait vraiment ? Quel était mon rêve ? De quoi serais-je fière ? Parce qu’en réalité j’avais un peu honte de ce que je faisais. Ce n’était pas en adéquation avec mes valeurs et puis ce n’était pas du tout cérébral.

Et c’est là que je me suis dit : ce que je veux, c’est écrire un livre.

Pour en arriver là, je suis partie de zéro. J’ai réfléchi à des choses simples comme :

“ Au collège, quel était le cours auquel j’assistais avec plaisir ?”

“ En quoi j’occupe mon temps libre ?”

“ Qui sont les personnes que j’admire?”

“ Quelles sont les valeurs que je recherche dans mon métier?”

“ Qu’est-ce que je rêverais de savoir faire ?”

Et rapidement, j’ai pensé à mes cours de français au collège. Au plaisir que j’avais quand le professeur annonçait une rédaction alors que les autres élèves étaient dépités. J’ai pensé aux journaux intimes que j’ai toujours tenus. À la lecture qui m’a toujours rendu heureuse. À l’honnêteté qu’il peut y avoir à juste raconter une histoire, toucher les gens, leur procurer un moment agréable. Je me suis dit voilà c’est ça, rien ne me rendrait plus heureuse et fière que d’écrire un livre.

 

 ALORS COMMENT FAIRE POUR ÉCRIRE UN LIVRE. 

Je n’avais aucune formation, fait aucun stage, lu aucun livre pour expliquer comment s’y prendre. Mais surtout, je travaillais du matin au soir.

Et puis, c’était terrible, mais j’avais laissé mon CDD se transformer en CDI. Je me souviens d’ailleurs que ce jour-là, j’ai pleuré. Je me suis dit cette fois, c’est pour la vie, je suis coincée. Le fardeau familial revenait au galop.

Mais je me suis quand même ressaisie et j’ai voulu faire le point.  

  1. La  première question que je me suis posée, c’était “est ce que je suis capable de faire preuve de ténacité et d’aller au bout de choses”

Mon sentiment, c’était que je n’étais plus habituée à FINIR les choses. J’avais fait des stages de 6 mois. J’étais partie un semestre en ERASMUS. J’avais fait des travaux de groupe dans lesquels je n’avais eu qu’une partie du projet à réaliser. Mais quelle était la dernière chose que j’avais TERMINÉE ?

  1. Est ce que je sais écrire ? Et est ce que je suis capable d’être lue, d’accepter le regard du lecteur ?

Ce que j’ai fait alors, c’est que j’ai ouvert un blog et en parallèle de mon travail et je me suis mise à écrire des articles.

Je voulais voir si j’étais capable d’écrire régulièrement 2-3 fois par semaine et, comme je vous le disais, si j’étais capable d’être lue. J’ai aussi commencé à faire des piges dans le journal pour lequel je travaillais dans le but de m’ajouter un cadre, une rigueur, des responsabilités vis à vis de quelqu’un d’autre que moi. J’étais quand même au bon endroit pour me lancer dans l’écriture, il fallait que j’en profite.

Et finalement ces articles de blog, je les écrivais. J’en étais capable. J’avais même des retours positifs sur ce que j’écrivais. Les gens me disaient que je les faisais rire et qu’ils aimaient mes textes.

 

 UN CAP. 

Alors un jour, j’ai pris mon courage à deux mains, je suis allée voir ma N+2, j’ai pris ma plus petite voix et je lui ai dit que je voulais partir. J’ai susurré “rupture conventionnelle?” elle m’a dit “non”, j’ai dit “ok”.

Va pour la démission et les purées de patates alors.

 

Il faut que vous sachiez malgré tout que J’AVAIS ANALYSÉ LA SITUATION. C’était une impulsivité réfléchie. Je n’avais pas de prêt immobilier, pas d’enfant, pas grand chose à perdre. Le seul point noir à l’horizon, c’était que j’allais fausser les statistiques des anciens élèves de mon école. Bon, je m’en remettrai.

 

Au début, quand je disais aux gens que j’avais démissionné, tout le monde me félicitait. Encore plus que quand j’avais pu leur dire que j’avais décroché un CDI. La démission fait rêver les gens. Mais attention, comme je vous disais, je n’avais aucune responsabilité et puis aussi, mes parents acceptaient que je rentre chez eux le temps de venir à bout de ce projet.

 

La démission, c’est vrai, c’est un peu brutal. Il y a plein de personnes qui écrivent en parallèle de leur boulot.  Et clairement, ces gens-là, je les admire.

Moi, je me connais. Je ne voulais pas me trouver d’excuse. Je voulais réussir ce projet alors je me suis mise au pied du mur. Je ne pouvais pas ne pas aller au bout. Vous imaginez démissionner pour écrire un livre et ne pas écrire ce livre ? Moi je n’imaginais pas. Par rapport à moi, à mon entourage, à mes parents, ce n’était pas envisageable. J’avais l’urgence de réussir.

 

Parfois, j’avais des moments de panique. Je me disais “mais qu’est ce qui t’a pris ?!  Tu es complètement folle ! » À cette époque, j’avais très peur de sortir du rang. Je me disais que je sabotais la cohérence de mon parcours. Cette fameuse cohérence dont on doit se justifier en entretien d’embauche. Alors quand ça m’arrivait, quand j’avais peur, je regardais ce dessin.

J’étais à la première case et je me forçais à croire qu’un jour je serais à la dernière. Il fallait que je me fasse confiance.

 

 LE PREMIER JOUR DU RESTE DE MA VIE.

Voilà. J’y étais.

J’avais démissionné. Je savais que j’allais écrire un livre, un roman, mais je ne savais pas encore quelle en serait l’histoire. Alors avant de rentrer chez mes parents, je suis partie trois jours à Marseille chez mon meilleur ami pour m’aérer l’esprit. On a fait pas mal de marche dans les calanques et c’est comme ça que l’idée de mon livre m’est venue. Il fallait que je me serve de ce que je venais de vivre. De cette pression de la société, celle de rester dans un travail qui ne nous plait pas vraiment, de ne pas démissionner, de rentrer dans une case, cette pression qui s’étend aussi dans la vie sentimentale et jusque dans tous les domaines en réalité.

Je me suis dit que j’avais sacrément de la matière sur le sujet…

Alors je suis rentrée chez mes parents, je me suis mise devant mon ordinateur, devant ma page encore blanche et c’était parti.

J’ai fait les choses assez naïvement. Déjà, je ne savais pas où allait mon histoire, je savais juste que c’était une jeune femme de 35 ans qui n’avait pas la vie qui lui convenait.

Et puis j’ai commencé à écrire avec spontanéité, sans réfléchir. D’ailleurs la première phrase de mon livre commence comme un rendez-vous chez un médecin généraliste, quand on ne sait pas par où commencer : “Alors voilà, j’ai mal à la gorge”.

Moi, ma première phrase, les premiers mots que j’ai posé sur le papier, c’était les suivants : “Voilà, j’y étais. 35 ans”

 

  COMMENT ON ÉCRIT UN LIVRE. 

Je vais vous partager l’état d’esprit dans lequel j’étais, face à cette entreprise d’écrire un livre. En fait, l’autre jour j’ai lu une interview de Grand Corps Malade où il disait la chose suivante : « Quand j’ai eu l’accident, si j’avais pensé à ce que je serais dans 3, 5 ou 10 ans, aucun progrès n’aurait été possible. Avancer c’est d’abord faire un pas après l’autre. »

Et c’est exactement ça. Quand j’ai commencé à écrire, je n’ai pas cherché à me projeter dans une maison d’édition, ni à visualiser mon livre dans une librairie. Non j’avançais avec l’objectif de finir mon livre. Juste FINIR. Et pour le finir je me disais, « Sophie, chaque jour, il faut que tu écrives 1000-1500 mots. »

Et c’était parti.

 

 LA DIFFICULTÉ D’ÉCRIRE. 

Comme ça, ça à l’air simple, mais écrire c’est très dur. Vous n’avez pas un chef qui vous met des objectifs. Vous n’avez que vous. Et vous êtes jugé sur ce que vous produisez. C’est très intime. C’est vous à 100%. Vos idées, vos mots, votre manière de mettre tout ça ensemble. Vous êtes face à vous même.

 

Ce que je peux vous dire c’est que le mot “inspiration” est vraiment à prendre avec des pincettes. Pour moi, l’inspiration ça n’existe pas. Ce n’est pas une grâce qui vous tombe un jour dessus. A mon avis, la seule chose qui existe, c’est le travail.

On se met devant son ordinateur et si ça ne vient pas, il faut forcer le truc. Il faut se lancer, il faut jeter des mots sur le papier. C’est comme un saut à l’élastique. Certains jours il y a une résistance plus forte que d’autre. Mais elle finit toujours par céder.

La rigueur, c’est important parce qu’il n’y a que vous pour vous rappeler à l’ordre.

J’avais des horaires stricts, mais j’avais aussi des pauses. C’était nécessaire.

Ça faisait plusieurs mois que j’écrivais mon livre. Ça avançait. J’y arrivais.

Mais voilà, j’étais un peu isolée, je n’avais pas de collègues de travail, donc j’essayais de voir des gens au maximum le week-end pour maintenir le moral.

Un jour, je suis partie sur la côte basque avec des copines pour le week-end, j’avais pris un covoiturage et  j’étais arrivée là-bas avant elles. Je me souviens, j’étais devant la plage, avec mon ordinateur, en train d’écrire. Une dame d’un certain âge passe avec son petit caniche et me demande ce que je fais. Je lui dis que j’écris un livre. Elle me dit “oh super”. Et puis quelques secondes plus tard, elle poursuit “oui enfin bon, écrire c’est bien beau, mais ça fait pas manger”.

Les autres. C’est un grand sujet. Mais j’y reviendrai.

Bref, cette dame, elle n’avait pas tort. Je n’avais plus d’argent. Alors j’ai activé mon réseau et mon ami de Marseille m’a trouvé un petit job de fromagère chez Monoprix. J’ai vraiment un réseau impressionnant, vous ne trouvez pas ?

Je travaillais soit le matin jusqu’en début d’après-midi soit l’après-midi jusqu’en soirée. Et en fonction de cet emploi du temps, j’alternais les temps d’écriture. C’était exactement ce qu’il me fallait. Je coupais du fromage, je collais l’étiquette sur l’emballage, je demandais “et avec ceci ?”, j’ajoutais “ce sera tout ?”. On frôlait franchement le rêve d’enfant. Et j’avais le temps d’écrire. Et c’est comme ça que j’ai terminé mon roman.

 

 J’AVAIS FINI MON LIVRE. 

C’était mon objectif et je n’avais pas prévu de prochaines étapes. Alors vous allez voir, j’ai fait un truc incroyable : absolument rien.

En fait, c’est comme si j’avais été programmé pour une mission et qu’une fois cette mission terminée, je n’avais plus la capacité de faire autre chose.

 

 DOUTE. 

En réalité, je me suis mise à douter. Ok, j’avais écrit un livre. Comme 1,4 millions de personnes en France. Ce sont les chiffres. Un français sur trois rêve d’écrire un livre, 1,4 million possède déjà un manuscrit.

Je doutais et je pense que c’est le moment pour moi de vous parler plus en profondeur des autres.

Il y a des gens qui ne sont pas sensibles à l’avis des autres. Ce n’est pas mon cas. Je suis SUPER influençable.

Avec mon manuscrit, je me suis dit que la première chose à faire c’était d’activer mon réseau. Problème, je n’en ai pas. Mais bon en discutant avec des gens,  je ne sais pas si vous avez remarqué mais il y a toujours quelqu’un qui connait quelqu’un qui connait quelqu’un. Alors c’est ce que j’ai fait.

J’ai commencé à faire passer mon manuscrit à droite à gauche. Et j’ai donc commencé à récolter des avis, même ceux que je n’avais pas demandés.

À commencer par ma mère qui un jour m’a dit : Tu as pensé à proposer ton livre en littérature adolescente ? J’étais ravie.

Mais j’ai une anecdote qui résume pas mal l’effet des autres sur soi. C’était un collègue de travail, un homme d’un certain âge, il m’avait dit connaître quelqu’un – je ne saurais même plus vous dire qui, ni dans quoi cette personne travaillait. Je lui avais donné mon manuscrit et un jour, après plusieurs semaines, il me dit “j’ai lu ton manuscrit… Mais en fait ce n’est pas un livre. C’est une nouvelle ou un conte. Il fait quoi… une centaine de pages. Enfin, quelque chose de court quoi. De trop court.”

Bon.

Quand on écrit son premier roman, je peux vous assurer que l’on compte les mots. Ne pas le faire, ça revient à courir un marathon sans jamais avoir la moindre idée du kilomètre auquel on se trouve. On peut dire que notre manuscrit fait 75000 mots par exemple. Ou bien comme je vous disais, on se répète qu’il faut écrire 1000 mots par jour pour se motiver, se fixer des objectifs, ajouter un peu de concret. On peut, si on veut, convertir en page en se disant qu’il y a environ 300 mots par page. C’est quelque chose que je faisais en tout cas, ça m’aidait à visualiser son travail.

Tout ça pour vous dire que je savais pertinemment ce que j’avais écrit. Mais il n’empêche que quand cette personne m’a dit ça, je me suis mise à douter. Je me suis dit “purée, c’est vrai. Je me focalise sur l’idée de trouver un moyen de publier mon livre mais en réalité ce n’est même pas un livre. Il a raison. Je dis à tout le monde que j’ai écrit un roman alors que j’ai écrit une nouvelle.” Je retournais dans tous les sens ce qu’il m’avait dit et je me suis mise à déprimer. J’ai définitivement une grande force mentale.

Bref !  Maintenant avec le recul, cette histoire me paraît dingue ! Comment j’ai pu douter au point de croire ce qu’il disait ! Mon livre fait 330 pages !

Tout ça pour vous dire que lorsque l’on a un projet, on est un peu plus vulnérable. Parce qu’on est seul, parce qu’on met une part de nous importante dans ce projet, parce que cela nous tient à coeur. Et les autres… les autres ils sont plus nombreux que nous déjà ! Et puis ils n’ont pas cette implication que l’on a dans le projet alors forcément, ils ne prennent pas de gant. Ou alors ils ont tout simplement malveillant. Parce que la réussite des autres ça peut nous renvoyer à nos échecs.  

Parfois aussi, ils ne font pas exprès. Ça n’empêche que c’est tout de même démoralisant.

Ma mère, qui est maladroite en voulant m’aider à trouver une solution.  

Mes grands-parents qui ne savent toujours pas ce que je fais.

Ce collègue…

Etc.

Mais il y a aussi les autres qui vous donnent de la force.

Avoir tout quitté pour écrire un livre, cela renfermait une idée paradoxale que je faisais quelque chose de complètement fou, tellement fou que beaucoup de gens me prenaient au sérieux.

 

 J’AI REPRIS LE TRAVAIL. 

J’avais fini mon livre, je n’avais plus de raison de ne pas travailler, alors j’ai retrouvé un travail en marketing, dans une entreprise qui vend des fruits secs.

J’ai d’abord eu un CDD, renouvellement CDD – période d’essai de CDI et enfin CDI. Un vrai parcours du combattant.

Ça ne se passait pas spécialement bien avec ma responsable et je me sentais à nouveau étriquée dans ce nouveau travail. Retour à la case départ.

Mais il s’est passé quelque chose qui a beaucoup influencé la suite des évènements.

Et j’aime bien me rappeler que dans la vie, il faut adopter la « philosophoui ». La philosophoui, c’est dire oui à tout ce que l’on vous propose et de vous débrouillez ensuite pour honorer votre engagement.

C’était il y a 2 ans. My Little Paris organisait un atelier d’écriture à Paris, dans leurs bureaux en présence d’un auteur. Pour y assister, il suffisait d’envoyer les dix premières pages de son roman et espérer être sélectionné. Cela faisait déjà longtemps que le Pacte d’Avril dormait au fond d’un tiroir, mais l’idée d’envoyer par mail le début de mon livre me semblait une tâche tout à fait surmontable. C’était dix pages, c’était une adresse email, alors je l’ai fait.

Quelques jours plus tard, je recevais une invitation pour participer à cet atelier.

C’était un matin, en pleine semaine, le genre de semaine sans vacances comme cela arrive malheureusement trop souvent, mais j’ai dit oui.

À cette époque mon manager était une personne peu fréquentable que je côtoyais pourtant plus que ma propre mère alors qu’elle avait pour moi un amour proportionnellement inverse.

Je savais que si je demandais ma matinée à mon manager, je ne l’aurais pas, c’était certain. Alors je ne lui ai pas donné le choix. J’ai posé ma matinée… à posteriori. J’ai dit que j’avais une intoxication alimentaire et que je ne viendrai que l’après-midi.

Ce que j’ai fait ce jour-là, ça peut paraître évident, un détail, mais ça ne l’était pas. Faire le travail buissonnier, c’était contre ma nature, contre la manière dont mes parents m’avait éduqué, contre ce que je pensais être capable de faire mais je sentais que c’était LA chose à faire. J’avais l’impression que je ne pouvais pas laisser passer ça. Il aurait été plus facile de dire “je peux pas, j’ai travail”, l’excuse était là, toute prête. Mais non. Et j’ai eu raison car cette rencontre a été déterminante.

L’auteure présente, c’était Anne Berest. Parmi les textes reçus, c’est le mien qu’elle a lu. Elle m’a dit qu’elle l’avait aimé, qu’il y avait quelque chose, qu’il fallait que je me lance. Elle m’a donné toute la confiance qu’il me manquait.

Aujourd’hui dans certaines Fnac, comme un clin d’œil du destin, mon livre se trouve juste à côté du sien, « Gabriële », comme si elle continuait de m’épauler aujourd’hui encore.

Ce que je veux vous dire ici, c’est que parfois, il faut se mettre en danger.

 

Cet atelier avait été une formidable parenthèse, une ouverture sur quelque chose de meilleur mais l’après-midi, je retournais déjà au travail. Ce travail où mes relations avec ma hiérarchie n’allaient pas mieux, où je commençais à comprendre que ce qu’ils essayaient de faire, c’était de se débarrasser de moi. C’était dur, vraiment, c’était une épreuve. Même aujourd’hui quand j’y pense, j’ai une boule au ventre. Mais ça va venir souligner la nécessité de l’échec. Si l’entreprise ne m’avait pas quittée, je ne serai pas là aujourd’hui. Il faut parfois toucher le fond pour remonter à la surface.

À ce moment là, mon conjoint m’a dit “C’est peut-être le moment de faire quelque chose avec ton manuscrit. Si tu ne veux pas l’envoyer à des maisons d’édition, mets le au moins en auto édition sur Amazon.”

Alors c’est ce que j’ai fait. J’ai mis en page mon livre, j’ai crée une couverture et je l’ai mis en ligne. C’était d’une simplicité folle, et ça me permettait de ne pas me confronter aux maisons d’édition.

Parce qu’à ce stade là, sans doute vous demandez-vous pourquoi je n’ai pas simplement envoyé mon manuscrit à des maisons d’édition.

La première chose, c’est qu’à force de le lire, le relire pour le corriger, je n’étais plus sûre qu’il soit si bon que ça, ce livre. Je faisais en quelque sorte, une overdose.

L’autre point, c’est que j’avais fait lire mon manuscrit à mon entourage pour qu’ils m’aident à le corriger et c’est ce qu’ils ont fait, ils m’ont dit tout ce qui n’allait pas. Il faut faire attention à ce que l’on demande aux gens, souvent ils le font.

Ensuite, il y avait sûrement un peu de lâcheté de ma part, une peur de se confronter à cette réalité, ce chiffre que l’on entend souvent : un manuscrit sur six mille serait publié. Alors bêtement, après avoir réussi à écrire mon livre, j’ai eu peur de l’échec.

Donc Amazon.

Je l’ai mis au mois d’août et chaque jour je regardais si j’avais vendu un livre. Mon livre fonctionnait doucement, mais la première sensation forte, ce fut mon premier commentaire. Quelqu’un avait lu mon livre ! Et ce n’était pas quelqu’un que je connaissais, ça je peux vous dire que je l’ai vérifié ! C’était une dame, qui l’avait trouvé génial et qui avait mis cinq étoiles. Et en fait, ça a continué comme ça. Mon livre se vendait, les lecteurs l’aimaient et ils mettaient des commentaires. Un jour, comme j’avais mis mes coordonnés à la fin de mon livre et comme j’avais crée ma page Facebook, une maison d’édition m’a contactée. C’était City Edition. Et puis peu de temps après, c’est Flammarion qui m’a écrit.

Amazon m’a proposé de faire une promotion sur mon livre, de baisser son prix donc, et ce jour, les ventes ont explosé. Je me souviendrai toujours quand ce matin-là – parce que je vérifiais mes ventes chaque matin – j’ai vu qu’à 9 heures, j’avais déjà vendu plus de 200 exemplaires. C’est ce jour là que je suis passée en tête des ventes, et j’ai même une capture d’écran qui me met devant le Goncourt de Leïla Slimani !

C’est suite à cela que j’ai eu l’appel d’Albin Michel, de mon éditrice actuelle qui avait lu mon livre et qui l’avait adoré.

C’était au delà de ce que j’avais pu imaginer. Mon livre allait être publié et en plus de cela, j’allais avoir le choix entre plusieurs maisons d’édition. C’était un choix difficile, mais je crois que c’est un pléonasme. J’ai essayé de peser les pour et les contre de ces alternatives mais au final, Lina, mon éditrice, était tellement enthousiaste et motivée que je me suis dit qu’elle ferait forcément un travail parfait. Et puis elle avait ce petit côté culotté qui me manque terriblement et j’ai pensé que nous ferions une bonne équipe.

Une fois mon contrat signé, on a pu commencé à travailler sur mon livre. Avec l’aide de deux correctrices, on a retravaillé le texte, éradiqué la moindre faute d’orthographe et lourdeur du texte. Au final, il n’y a eut que très peu de changement avec le texte d’origine, mais cette fois il était parfait.

Est venu alors le choix de la couverture. Je souhaitais garder la couverture d’origine, celle que j’avais utilisée sur Amazon mais la maison d’édition avait peur qu’elle ne soit pas assez évocatrice du sujet de mon livre. Après de longues discussions j’ai fini par céder pour une couverture qui ne me correspond pas à 100% mais qui a un certain impact en librairie. Ce que je redoute c’est ce que cette couverture ne mette en avant que l’histoire d’amour et un certain côté fleur bleue alors que je ne considère même pas mon livre comme étant une romance. Juste un roman de vie avec une histoire d’amour.  

Comme j’étais enceinte, la sortie de mon livre a été décalée d’un an. C’était long…très long mais c’était une douce patience nécessaire.

Il y a un autre truc génial qui m’est arrivé. Mon livre n’était pas encore sorti en France, que des maisons d’édition italiennes s’y sont intéressées. Il a donc été traduit et il est disponible en Italie depuis fin avril.

Aujourd’hui, je suis là, à la dernière case de mon petit dessin… Bien sûr qu’il serait facile de me dire qu’il n’y avait aucune raison d’être inquiète. Mais je n’oublie pas la première case. Et avoir peur c’est un sentiment normal, ça prouve que l’on a conscience des choses.  Évidemment, la réalité c’est que l’on peut rester longtemps dans la première case, on peut même y retourner plusieurs fois. Mais ce qui est sûr c’est que la première case est un passage obligé pour parvenir à la dernière ».

 

 

Sophie