Je suis DORA MAAR

Du 5 juin au 29 juillet 2019, le centre Pompidou a consacré une grande rétrospective à Dora Maar.
Qui est Dora Maar ?
L’amante de Picasso me disait-on. Et si Picasso était en réalité l’amant de Dora Maar ?

Dora. Je m’appelle Dora Maar, « maar » comme ces cratères volcaniques qui se remplissent de l’eau des nappes phréatiques qu’ils percent en explosant. Une explosion auto destructrice en quelque sorte. Ce nom, c’est moi qui l’ai choisi. Car en réalité, je suis née Henriette Théodora Markovitch le 22 novembre 1907 à Paris.

Je n’ai que 3 ans quand mon père, ma mère et moi, partons vivre en Argentine. Mon père, un architecte croate, vient d’obtenir plusieurs commandes dont une de l’ambassade d’Autriche-Hongrie qui lui vaudra d’être décoré par l’empereur François-Joseph 1er ( Oui, le mari de Sissi en personne). Mon père. “Ce seul architecte qui n’ait pas fait fortune à Buenos Aires”.

À 19 ans, je reviens à Paris avec ma famille et j’étudie la peinture aux Arts Décoratifs. Je m’inscris également à l’académie Julian et à l’École des Beaux-arts, qui ont l’avantage d’offrir le même enseignement aux femmes qu’aux hommes.

Je fréquente l’atelier d’André Lhote (un représentant du mouvement cubiste) où je rencontre Henri Cartier-Bresson, un photographe. Ou LE photographe si vous préférez. Pourquoi peindre quand il est si « simple » de photographier ?

À Paris au début des années 1930, j’ouvre un atelier de photographie avec Pierre Kefer. J’ai 23 ans et je publie ma première photographie. Petit à petit, j’agrandis mon cercle de connaissances dans ce milieu. Ce milieu…et puis d’autres. Georges Bataille, André Breton, Paul Éluard… jusqu’à ma rencontre avec Louis Chavance, un cinéaste avec qui j’ai une histoire. 

Ma réputation de photographe se fait connaître. Photos de publicités, de mode, d’architecture, des nus, de rue, je maîtrise tous les domaines. Mais j’excelle particulièrement dans le photomontage (j’ai tout appris à Photoshop). Je suis la seule photographe a avoir montré mes oeuvres dans six grandes expositions internationales du surréalisme.

Fin 1935, je suis engagée comme photographe de plateau sur le film de Jean Renoir, Le Crime de monsieur Lange. À cette occasion, je me rends au Deux Magots où j’attire l’attention en jouant avec un couteau que je plante avec cadence entre chacun de mes doigts. Cette folie sanguinolente ou peut-être simplement mes 28 ans et ma grande beauté, subjuguent Picasso qui a le double de mon âge. 

C’est l’amour avec un grand A comme Art, la passion avec un grand P comme Picasso. Le premier jour du reste de ma vie.

Pendant huit années, nous puiserons l’un chez l’autre notre inspiration. Je photographie les étapes de la création de Guernica, il me fait muse et peint mon portrait. À ses yeux, je suis “La femme qui pleure”, c’est ainsi qu’il me représentera le plus souvent et sans doute est-ce une prédiction du sort qu’il me réserve. 

Car après de huit ans de relation, c’est la rupture. Picasso me préfère Françoise Gilot. Picasso me préfère la jeunesse. Picasso change de femmes comme de voitures : il privilégie les modèles plus récents. 

Je sombre dans une dépression qui me rendra folle de chagrin. Je suis internée dans un hôpital psychiatrique et je subis un traitement par électrochocs. À ma sortie, je suis reçue tous les jours, même le dimanche par Jacques Lacan et je me dévoue à Dieu.  Puisqu’ «après Picasso, il n’y a que Dieu. » c’est bien connu.

Je vis alors dans la maison que m’a offerte Picasso en guise de cadeau d’adieu ou  peut-être pour me tenir éloignée de lui, à Ménerbes. Je lutte contre la dépression, le mysticisme, je suis traversée de pensées antisémites, moi qui ait pourtant manifesté contre les ligues fascistes et ­adhéré­ à plusieurs mouvements d’extrême­ gauche.

Je peins à nouveau mais je ne suis plus. Je resterai figée à jamais dans cette image créée par Picasso. L’amante de Picasso. La femme qui pleure. Le portrait d’une autodestruction.

 

 

Sophie Astrabie