Je suis ELSA TRIOLET

À côté de chez moi, il y a une bibliothèque qui porte le nom d’Elsa Triolet.
Qui est Elsa Triolet ? La femme d’Aragon me disait-on.
Et si Aragon était en réalité le mari d’Elsa ?

Elsa. Je m’appelle Elsa Triolet comme “riz au lait” mais pas du tout écrit pareil en fait. Triolet, c’est le nom de mon premier mari mais contrairement à lui, ce nom, je ne l’ai jamais quitté.

Pendant la guerre, j’utiliserais le pseudonyme de Laurent Daniel mais c’est bien sous le nom d’Ella Yourevna Kagan que je suis née à Moscou le 12 septembre 1896. Je suis issue du beau mélange d’une mère pianiste et d’un père, avocat spécialisé dans des contrats d’artistes et d’écrivains.

À ma naissance, je découvre Lilly, ma sœur de cinq ans mon aînée et déjà je pressens à quel point elle est formidable. Je l’admire et la jalouse. Je l’aime comme une sœur.

Je commence des études d’architecture mais ce que je préfère dans ces cours, c’est quand ils s’arrêtent. Le soir, je file dans les cafés pour rejoindre un cercle littéraire mené par le charismatique Maïakovski (un poète et dramaturge russe) et je me livre à ma vraie passion : la poésie. C’est décidé, je jette le “chitecte” je garde l’art et je vouerai ma vie à la construction de phrases.

Je suis belle, intelligente, j’ai beaucoup de charme. Les hommes tombent un à un éperdument amoureux de moi et je deviens même la muse de certains. Victor Chklovski par exemple. Même si nos sentiments ne sont pas réciproques, j’entretiens avec lui un échange épistolaire qu’il publiera en son nom (pas sympa Victor) sous le titre de “Zoo, lettres qui ne parlent pas d’amour ou la Troisième Héloïse.”

Heureusement, Maxime Gorki le pape de la littérature révolutionnaire lit ce recueil et six lettres suffisent à le convaincre de mon talent. Il me convoque pour m’encourager à suivre la voie de l’écriture.

J’ai appris le français très tôt. À 13 ans, je rédige même mon journal intime dans cette langue. Mais c’est en russe que j’écris mon premier roman intitulé “À Tahiti” suivi peu de temps après par “Ziemlienika” soit en français “Fraise des bois” – le surnom que l’on me donnait quand j’étais enfant. 

Après une période d’errance géographique (Tahiti, Londres, Berlin, Moscou…), en 1924 je finis par m’installer à Paris, dans le quartier de Montparnasse. Je fréquente alors des écrivains surréalistes et de nombreux artistes comme Fernand Léger et Marcel Duchamp. Mais c’est en 1928 au café La Coupole, vêtue de mon chapeau et de mon manteau de fourrure, que je rencontre l’amour avec un grand A comme Aragon. Louis Aragon. Il est incroyablement brun, ses yeux sont intensément bleus et son costume noir luit comme un piano. L’homme de ma vie, mon passeport français, le miroir de mon talent. Je l’inspire, il m’inspire, nous inspirons ! Peu importe l’air, les mots sont notre musique.

Aragon n’a d’yeux que pour moi et mes yeux, c’est quelque chose. Il écrit même un poème pour les célébrer.

 

“Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire 

J’ai vu tous les soleils y venir se mirer 

S’y jeter à mourir tous les désespérés 

Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire”

 

Aux yeux de tous, nous formons un duo mythique du paysage littéraire français. Mais dans la vraie vie, il faut bien manger. 

Alors en 1929, je crée des colliers pour la haute couture et Aragon, armé de sa petite valise, les vends à travers le monde. J’écris des reportages pour des journaux russes et je traduis des auteurs russes et français.

En 1938, sans en parler à personne, j’écris mon premier roman en français, “Bonsoir Thérèse” et à partir de ce moment-là, je n’écrirai plus qu’en français.

Le 28 février 1939, après plus de dix ans de relation, j’épouse Aragon.

La guerre éclate et je rentre en résistance aux côtés de Louis dans la zone Sud. Je contribue à faire paraître et à diffuser les journaux, “ La Drôme en armes” et “Les étoiles”.

Je continue d’écrire et en 1944, j’obtiens le prix Goncourt pour mon recueil de nouvelles intitulé “Le premier accroc coûte 200 francs”. Je suis la première femme à obtenir ce prix littéraire. (Who run the world ?) plus de 40 ans après sa création (okay bon alors… Who walk slowly the world but go ahead anyway ?)

Dans les années 50, je fais partie du comité directeur du Comité national des écrivains (CNE) je m’implique dans la promotion de la lecture et la vente de livres. Je participe activement au mouvement lancé par le parti communiste français “Les batailles du livre” au point d’en prendre les rênes. L’idée ? réconcilier l’écrit et le prolétaire. 

Car pour moi “L’homme de lettres est un écrivain public qui exprime ceux qui ne savent pas écrire. Celui qui comme le magicien d’autrefois exorcise la foule, qui comme le psychanalyste d’aujourd’hui cherche à la libérer en nommant les maux qu’elle ne sait pas préciser.” 

Pendant sept jours à Marseille, avec un petit groupe d’écrivains, je sillonne les routes pour aller devant les usines, les places de marché, les facultés, vendre des livres. Bon, par contre, ce n’est pas un énorme succès.

Je continue d’écrire et de me battre pour ce qui me semble important. En 1963, je fais en sorte que le roman d’Alexandre SoljénitsyneUne journée d’Ivan Denissovitch” soit traduit et publié en France.

Le 16 juin 1970, je meurs d’un malaise cardiaque dans la propriété que mon mari m’a offerte dans les Yvelines, le Moulin de Villeneuve. Aujourd’hui, je repose là-bas, aux côtés d’Aragon qui m’a rejoint douze ans plus tard. Sur nos tombes, on peut lire cette phrase que j’ai écrite :

« Quand côte à côte nous serons enfin des gisants, l’alliance de nos livres nous unira pour le meilleur et pour le pire, dans cet avenir qui était notre rêve et notre souci majeur à toi et à moi. La mort aidant, on aurait peut-être essayé, et réussi à nous séparer plus sûrement que la guerre de notre vivant, les morts sont sans défense. Alors nos livres croisés viendront, noir sur blanc la main dans la main s’opposer à ce qu’on nous arrache l’un à l’autre. ELSA ».

 

Muse je fus, écrivaine je demeure à perpétuité.

 

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Par Sophie Astrabie

Vous aimez cet article, découvrez le podcast « Pique Parole » de Pénélope Boeuf. L’écriture de ce portrait s’en est inspiré.