Je suis GISÈLE HALIMI

Gisèle Halimi n’est pas féministe. Elle est le féminisme. Portrait d’une femme que l’on connait à peine et à qui pourtant, on doit tout.

Gisèle. Je m’appelle Gisèle Halimi. Je suis née le 27 juillet 1927 à La Goulette en Tunisie, d’une mère juive, Fritna, et d’un père d’origine berbère, Édouard. Dès ma naissance je suis confrontée à l’injustice d’être née femme. Pendant les trois premières semaines de ma vie, mon père affirme à son entourage que sa femme n’a pas encore accouché afin d’éviter l’annonce de l’affreuse nouvelle : je suis une fille. 

À 10 ans, j’entame une grève de la faim pour protester contre les tâches ménagères que je dois effectuer et dont mes frères sont exemptés. Faire le ménage, la vaisselle, servir mes frères à table et faire leur lit parce que je suis une fille ? Il n’en est pas question. Mes parents finissent par céder et c’est ma première victoire féministe.

Je suis une excellente élève. Je vois dans l’école le seul moyen de me sauver. Pourtant, il est hors de question pour mes parents de dépenser un centime dans ma scolarité. “Les frais de lycée pourraient payer ton trousseau de mariée” me dit ma mère pour qui le mariage est un ultime horizon. J’ai une faim insatiable d’apprendre mais je dois longtemps me contenter de dévorer un annuaire et un gros dictionnaire médical qui traîne à la maison. 

À 16 ans, ma mère tente de me marier à un riche marchand d’huile de 35 ans. Il a trois voitures insistera-t-elle. 

Je passe mon enfance à affirmer que “ce n’est pas juste” ce qui rend fou mon père. À l’école, ma propension à m’insurger contre les injustices me vaut continuellement la question “vous vous prenez pour une avocate ?”. Alors oui, c’est décidé, je serai avocate.

Le bac en poche, je pars faire des études de droit et de philosophie à Paris. Une fois diplômée, je retourne à Tunis et prête serment sous les yeux éblouis de mon père. J’ai réussi là où mon frère ainé a échoué. 

Je me présente à un concours d’éloquence dont je suis la première et unique femme inscrite. Le sujet ? “Le droit de supprimer la vie”. Je ne le sais pas encore, mais il sera mon cheval de bataille tout au long de ma carrière. Ce jour-là, quand je commence à parler, je me sens m’envoler. Je suis déclarée lauréate à l’unanimité et embauchée dans la foulée par l’un des meilleurs avocats de Tunis. Je commence comme commise d’office devant les tribunaux militaires. 

En 1954, j’ai 27 ans et je vais à Paris plaider à l’Élysée mon premier recours en grâce. Je suis la première femme à effectuer cette démarche et j’ai en face de moi un René Coty paternaliste. Mais j’obtiens tout de même ce pour quoi je suis venue : j’ai sauvé la vie d’un homme.

En 1959, je défends un condamné devant le général de Gaulle. À notre première rencontre, il me tend la main et me dit “Bonjour madame. Madame… ou mademoiselle ?”. Cette phrase, je ne l’ai pas du tout aimée. Alors j’ai répondu : “Appelez-moi maître, monsieur le Président !” 

Je défends les fellagas, ces combattants partisans de l’Algérie indépendante, et lutte contre les exactions qui sévissent à l’époque. Je reçois de nombreuses menaces de mort mais je continue mon engagement en cherchant des soutiens dans les intellectuels français.

Je rencontre Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre un soir de septembre 1958 lors d’un meeting soutenant le non au référendum de De Gaulle (texte qui pose les fondements de la Vème République). Elle me propose alors un déjeuner : c’est le début de notre amitié engagée. Elle avait posé les bases théoriques du féminisme dans “Le deuxième sexe”, il nous restait à inventer les luttes. Quand à Sartre, j’aurais pour lui une affection particulière : je l’aimerais comme un père.

 

French philosopher Jean-Paul Sartre, French writer Simone de Beauvoir (L) and French lawyer Gisele Halimi have lunch at a restaurant in Paris on May 27, 1970 before the trial of Jean-Pierre Le Dantec. (Photo by – / AFP)

 

En 1971, paraît “Le manifeste des 343” dans le Nouvel Observateur. Il s’agit d’une liste de 343 Françaises qui ont le courage de signer le manifeste “Je me suis fait avorter” alors que l’avortement est illégal à cette époque. Je suis l’une d’elle. Catherine Deneuve, Françoise Sagan, Delphine Seyrig aussi. Et  Simone de Beauvoir bien sûr, elle qui a écrit l’article.

Je crée avec Simone de Beauvoir et Jean Rostand, le mouvement “Choisir la cause des femmes” pour défendre les femmes inquiétées par la justice suite à leur signature du manifeste. Celles qui n’ont pas la célébrité pour les protéger.

Un an plus tard, en 1972, je prends la défense de Marie-Claire Chevalier, une jeune fille de 16 ans qui comparaît en justice pour s’être fait avorter suite à un viol. L’histoire est exemplaire alors je décide d’en faire un grand procès politique de l’avortement. J’obtiens la relaxe de Marie-Claire et de sa mère au procès de Bobigny comme on l’appelle, procès qui ouvrira la voie à la loi autorisant l’avortement en 1975 de Simone Veil. Je deviens alors l’amie de Simone Veil, qui m’emmène en virée dans sa voiture avec chauffeur à la recherche d’un bistrot, moche et bien planqué, où elle pourrait fumer sans être reconnue… elle, la ministre de la Santé.

Entre 1978 et 1980, j’utilise la même arme qu’est la médiatisation des procès pour faire évoluer le droit français : le viol devient un crime alors qu’il était jusque là considéré comme un délit.

Aujourd’hui j’ai 92 ans et mon cabinet est toujours ouvert. Cela fait 70 ans que j’ai prêté serment et si c’était à refaire, je ferais exactement les mêmes choix. 

 

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Portrait de Gisèle Halimi par Sophie Astrabie

 

Sources :

L’incroyable article d’Annick Cojean dans le Monde, à lire ici : Je ne serais pas arrivée là si… 

L’incontournable Wikipedia que l’on aime même si on le prend avec des pincettes.